Le Maroc face à l’eau : quand la soif a une histoire

Journal info - Rachdi Bouabidi

« Il est urgent de ne plus séparer l’ingénieur de l’anthropologue, ni l’historien du géographe. Car derrière chaque barrage, il y a des archives. Derrière chaque inondation à Casablanca, des cartes. Et derrière chaque coupure d’eau, des inégalités.

 

*Pre. Fouzia Borj*, coordinatrice de la journée d’étude _Légende :

 

 

Pre. Fouzia Borj, coordinatrice : « Derrière chaque coupure d’eau, des inégalités ». Jeudi 30 avril 2026, FLSH Aïn Chock._ *Casablanca –* Face à la sécheresse ou aux inondations, l’ingénieur calcule des débits, le gestionnaire ouvre ou ferme des vannes. Et l’anthropologue ? *« Il parle de ceux qui n’ont pas d’eau quand le tuyau est plein, et de ceux qui ont les pieds dans l’eau quand le barrage déborde »*, tranche Pre. Fouzia Borj, lors de la journée d’étude *« L’Eau au temps de l’incertitude »* tenue ce jeudi 30 avril 2026 à la FLSH Aïn Chock.

 

*Ce que l’ingénieur ne voit pas*

Pour Pre. Borj, l’apport des sciences sociales est clair : « L’ingénieur voit un problème technique à résoudre. Nous, nous voyons un problème social à comprendre ». Quand une crue frappe, le technicien mesure les millimètres de pluie. Le sociologue, lui, documente qui habite en zone inondable et pourquoi.

 

*Pourquoi dire « incertitude » et pas « stress hydrique »*

« Parler de “stress hydrique”, c’est rester dans le vocabulaire des gestionnaires : on mesure, on quantifie. Parler d’“incertitude”, c’est accepter que l’eau en ville est une expérience vécue, inégalement partagée », martèle Pre. Borj. « L’incertitude ne frappe pas tout le monde pareil. Elle révèle et amplifie les inégalités urbaines ».

 

 

*De 1949 à 2026 : l’histoire pèse sur les tuyaux*

La communication de *Pr. Abdullah Hmouri* a illustré ce propos par l’histoire. En projetant un *Rapport des Travaux Publics de 1949*, il a montré comment l’administration coloniale calculait déjà les droits d’eau des *Aït Oualal et Aït Ayach* en intégrant « les pertes qui surviennent dans les infrastructures existantes ». Résultat : 96% du débit réel échappait aux irrigants. « Voilà l’incertitude, version 1949 : une incertitude fabriquée par des infrastructures défaillantes et des calculs de pouvoir ». Son schéma de conclusion propose de tenir ensemble *Histoire – Matérialité – Communauté*. Les fuites, les archives et les résistances locales forment un seul système.

 

 

*Mohammedia : quand la géographie révèle l’inégalité face au risque*

*Pre. Rachida Morabet*, géographe, a ancré l’analyse dans le terrain du Grand Casablanca, avec un focus sur *la zone de Mohammedia*. « L’incertitude hydrique a une géographie très précise », explique-t-elle. « À Mohammedia, vous avez la juxtaposition de la zone industrielle, du port, des quartiers populaires historiques et de l’Oued El Maleh. En cas de crue, ce n’est pas toute la ville qui est logée à la même enseigne ». Ses travaux cartographient la vulnérabilité : « Les anciens marais mal drainés, les lits d’oueds remblayés pour construire, les quartiers qui se sont densifiés sans réseau d’assainissement adapté… Un marais remblayé n’oublie jamais qu’il était un marais. Lors des fortes pluies, l’eau retrouve ses chemins ». Pour la géographe, la crue de l’*Oued El Maleh* est un cas d’école : « Elle ne frappe pas les villas de la corniche et les quartiers de Sidi Moussa de la même façon. Le risque est produit par des décennies de choix d’aménagement. La pauvreté et l’aléa se rencontrent toujours au même endroit ». Sortir de l’incertitude, dit-elle, passe donc par « lire l’espace » : repenser le zonage, protéger les zones d’expansion des crues, et réhabiliter la mémoire des lieux dans la planification. *Sortir du tout-technique* Le message de la journée, portée par le comité scientifique *Pre. Fouzia Borj, Pr. Abdullah Hmouri, Pre. Rachida Morabet*, est clair : « Comprendre non seulement ce que l’incertitude hydrique fait à la ville, mais aussi ce que la ville fait à l’incertitude hydrique ».

 

 

Fouzia borj sociologue et anthropologue, FLSH Ain chok,université hassan 2 Casablanca

Rachida El morabet géographie. FLSH Mohammedia, université hassan 2 Casablanca

Abdellah hmouri sociologue. FLSH Al jadida,université chouaib doukkali

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